Tant qu’on dépendra des systèmes et réseaux provenant d’états fascistes, on ne sera pas libres sur le net.
Il y a 25 ans je découvrais Internet. Une promesse de communication, d’accès l’information et au savoir, de liens à tous les coins du monde. Un espace où je pouvais être libre de fréquenter qui je voulais, selon mes propres modalités.
Au même moment, un collectif anarchiste italien, Autistici/Inventati, se constitue. Il a pour but de fournir avec leurs moyens une infrastructure pour permettre à des personnes du même bord politique de communiquer, de diffuser leurs infos et leurs savoirs, et de faire des liens dans leurs luttes et leurs mouvements. Tout ça, anonymement. Parce que l’histoire de l’anarchisme, c’est aussi un peu l’histoire des répressions contre les idées libertaires. Donc dès le début, le but était de protéger les camarades du monde entier. La condition ? Partager leurs valeurs et leur opposition au fascisme, au militarisme, au racisme, au sexisme, à l’homophobie and la transphobie.
Un quart de siècle plus tard, c’est des dizaines de milliers de sites et de blogs qui sont hébergés sur leur plate-forme NoBlogs.org. C’est des listes de diffusion de groupes locaux, des boîtes e-mail de militant·es, des visioconférences, etc. C’est aussi de la surveillance par la police italienne, des poursuites judiciaires abusives, des tentatives de censure et de hacks. Et il y a deux semaines, fin août 2026, le couperet. Le gouvernement fascistes des États-Unis ajoute A/I à sa liste d’organisations coupables de porter assistance à des actions terroristes. En quelques jours un de leurs domaines est immobilisé par le registre basé aux États-Unis (un registre, c’est une organisation qui gère l’enregistrement des noms de domaines d’internet, ici par exemple autistici.org), leur plate-forme de blogs est hackée pendant deux heures, quelques voix en Italie tentent de prévenir mais c’est trop tard : leur banque les lâche à cause de la menace que ça porterait sur leur activité. Par rebond, la banque serait estimée complice et serait soumise à des punitions exemplaires, appliquées dans le cadre des traités bancaires internationaux.
Ne voulant pas faire de martyrs inutiles, A/I déclare la fin de ses activités.
Deux semaines, à peine.
J’avais entendu parler du collectif au travers de NoBlogs.org il y a quelques années, et quand j’ai vu les messages sur le fait qu’ils étaient ciblés, j’ai commencé à noter et rediffuser les nouvelles et les relais : boitam.eu/@joachim/117166817942131164.
Au moment où je parle, les efforts sont en cours pour constituer une archive de cette profusion de sites web publics. Garder la trace de cette bibliothèque d’Alexandrie des luttes de la Gauche internationale du 21e siècle. Les services, eux, vont s’éteindre au fur et à mesure qu’ils ne pourront plus être financés.
Cet article de Basta! donne une bonne vue d’ensemble du problème.
Des leçons à tirer
Les mouvements de gauche sont la cible des gouvernements fascistes. Ça, tu le savais. Mais tu vis dans un pays qui tolère tes luttes, donc ça va…
Les traités internationaux sont des outils utilisés par les gouvernements fascistes pour cibler des collectifs, mouvements et activistes de gauche du monde entier.
A/I était un collectif basé en Italie, avec une banque italienne, opérant dans le cadre de la loi italienne. La loi italienne n’a pas protégé le collectif des attaques du gouvernement des États-Unis.
L’anonymat est une épine dans le pied des fascistes, tous les moyens seront bons pour attaquer les services qui protègent la vie privée, les communications et l’identité des activistes.
Les services basés aux US, comme le registre de noms de domaine qui a bloqué autistici.org, seront les premiers à plier sous la botte de leur gouvernement. C’est logique, mais ça veut dire une chose en particulier :
il faut commencer par arrêter de faire confiance aux services en ligne basés aux États-Unis.
L’Europe ne nous protègera pas. Ou alors ça prendra du temps. Les dirigeants européens ne sont pas encore au courant que le gouvernement des États-Unis est fasciste, ou ils refusent d’agir en conséquence. Trop de traités, trop de dépendance économique, trop de soumission à la Pax Americana.
Meta/WhatsApp/Insta ? C’est pas des outils d’activisme, au contraire. Ils bossent à échanger ton temps de cerveau disponible contre des données refilées aux gouvernements qui veulent la mort de tes potes queers ou racisé·es. Leurs pratiques de modération sont connues, spécialement celles pour réduire les voix discordantes au silence. Tu commences à suivre un compte d’activiste qui poste des contenus radicaux, tu reçois ses updates pendant quelques temps, puis l’algo te montre d’autres choses, et après quelques mois quand tu t’inquiètes de ne plus recevoir les contenus de l’activiste, tu te rends compte que son compte a été banni.
Et si la victoire de l’extrême-droite en Allemagne ce week-end peut montrer une chose, c’est que le pays qui tolère nos luttes, c’est très fragile. Si les fascistes arrivent au pouvoir ici aussi, les services en ligne (réseaux sociaux etc) seront leurs premières sources d’information sur les opposants politiques.
Quelques pistes
Je n’ai pas de recette toute faite sur comment héberger et sécuriser nos communications, comment construire et financer une infrastructure, ou juste comment juste être, sur le net. J’ai quelques pistes.
D’abord, comme je le disais, on coupe les services américains. Rien que ça.
Si cette première étape est dure parce qu’elle implique de couper contact avec des gens qui ne bougeront jamais, l’étape suivante est tout aussi difficile : il va falloir se cultiver et apprendre les bases de l’infrastructure du net et l’autodéfense numérique. C’est quoi un serveur ? Comment on fait une page web, et comment on la met en ligne ? C’est quoi un message chiffré ?
Mais comment apprendre tout ça ? Je n’ai pas de solution miracle… demande aux geeks dans ton entourage, renseigne-toi sur les hackerspaces dans ta ville, et regarde si le groupe anarchiste/queer/activiste local n’organise pas des sessions de formation.
C’est une étape cruciale. Comme apprendre à changer ton pneu quand tu veux voyager à vélo. Si tu ne conçois pas que tu peux avoir de l’autonomie sur le net, tu ne peux pas envisager ta propre liberté en ligne.
La troisième étape c’est de privilégier les alternatives. Il y a tout un tas de services proposés par les groupes membres du Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires (CHATONS). Que ce soit l’e-mail, le cloud, la visio, le réseau social, on peut trouver de tout. Et ça sera local.
Je suis persuadé que c’est là que l’action doit se jouer. Il faut des dizaines, des centaines de fournisseurs de ce types de services. C’est ce qui rendra le réseau résilient, au lieu de conserver tous les œufs dans le même panier, et d’avoir un seul collectif qui a la responsabilité de toute l’infrastructure de tout le monde, mais qui sera une très grosse cible pour les fascistes.
Et toi, tu t’y connais ? Ça peut être une bonne idée de proposer un cloud à tes proches. Un gros disque dur dans un ordi de récup, quelques heures de tutoriels et de paramétrage (en pensant aux backups), et c’est un espace juste pour vous, à l’abri des gouvernements et des entreprises. Et si tu t’y connais vraiment bien, tu t’intéresseras peut-être à leur Livre Orange (miroir), pour savoir les pratiques mises en place pour fournir des services anonymes de qualité au plus grand nombre.
— What would meaningful international solidarity—capable of resisting this kind of financial and institutional isolation—look like?
— This is a complex question, and I do not think we are able to answer it fully. To me, it would mean seeing thousands of structures similar to Autistici/Inventati be born and grow. Let us have a thousand servers, a thousand networks. Let us flood them with possibilities until they run out of time and money to pursue and persecute us.
A Network Called “Resistance” | Sabot Media
Faisons éclore des milliers de services en ligne.
Sortir du cadre individuel
Le colibrisme ça va bien cinq minutes, l’action strictement individuelle a une portée trop limitée, il faut voir plus loin.
D’une part en aidant les fournisseurs de services alternatifs, en les recommandant à tes proches.
Puis en s’organisant en collectif, s’il n’y en a pas dans ton coin. C’est plus facile de faire passer les savoirs et d’adopter les bonnes pratiques sécurisées si on est plusieurs à le faire ensemble. Et puis ça démonte l’argument “il y a personne sur ce réseau”, si tu peux y trouver tes potes rapidement.
Ensuite il faut faire remonter dans nos mouvements sociaux et politiques, nos collectifs, nos syndicats et nos partis, les gros problèmes soulevés par cette affaire. Mettre en exergue la dépendance aux services basés aux États-Unis. J’ai tenté d’interpeler mon maire, je pense que c’est une méconnaissance totale des enjeux qui fait qu’il reste sur des réseau sociaux dirigés par des milliardaires fascistes. Il est communiste, mais il refuse de voir le souci. Ça, c’est un problème auquel j’aimerais trouver des solutions.
C’est pas dur de tenter dans nos structures de lutte et de militantisme. C’est juste qu’il y a peu de chance que ça marche du premier coup.
Et enfin c’est un enjeu à faire remonter plus haut encore, par exemple au niveau européen. Les projets de s’extraire de l’hégémonie Étasunienne sont encore limités mais ils existent. Si on doit vivre dans un système bancaire, il faut qu’il ne puisse pas être retourné contre les citoyens européens par des gouvernements fascistes (même si les gouvernements sont au sein de l’UE).
Et le Fediverse ?
Bah, euh, c’est une partie de tout ça. Parmi les services en ligne qu’il faut fournir, les réseaux sociaux fédérés sont super importants. C’est un point d’entrée pour les gens qui quittent les gros réseaux sociaux centralisés, il faut que ça devienne un très bon lieu pour l’activisme en ligne. Plus il y aura de ces services, plus nos luttes seront difficiles à faire taire.
Et les réseaux alternatifs à Internet ?
Ouais je parle de réseaux Mesh jusque dans le journal, ça ne veut pas dire que c’est ultra pertinent pour l’instant. D’une part c’est local (on n’a pas encore réussi à traverser la France), d’autre part c’est du très bas débit (format texto, pas d’images, pas de voix), c’est une technologie peu conviviale et très auto-centrée. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des choses intéressantes à en tirer, mais ça ne changera rien à court terme.
Bref.
Si je continue à écrire je ne ferai que me répéter.
Allez lire en détail les articles que je lie dans mon fil sur le sujet de A/I. Il y a beaucoup de bonnes analyses sur lesquelles je base mes réflexions.
Merci Autistici/Inventati pour ces 25 ans de travail acharné pour la liberté. Vous avez montré un chemin, à nous de le suivre, et de continuer à le construire.
Restons humains.